Portrait du Nord : La communauté autochtone franco-ténoise

14 juin 2002
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Durant les derniers mois, l’Aquilon a fait paraître une série de reportages portant sur l’utilisation du français par les Autochtones âgés des T.N.-O. Après une présentation du parcours historique du français parmi les communautés autochtones, le portrait d’un Métis et celui d’un Déné francophone, cette série se termine avec un portrait particulier en son genre. Il s’agit du profil d’une communauté méconnue, celui de la communauté autochtone francophone des T.N.-O.

Il n’y a pas si longtemps, il était fréquent d’entendre le français dans des localités entourant le Grand Lac des Esclaves. La présence généralisée du français chez les Autochtones du Nord-Ouest remonte en effet aux années 1930, alors que missionnaires et Métis francophones étaient implantés massivement à Fort Providence, à Fort Résolution et à Fort Smith.

On retrouve aujourd’hui dans ces lieux de nombreux patronymes à consonance française, témoins de cette épopée francophone nordique, tel que les BonnetRouge, Grandjambe, Desjarlais, Beaulieu ou Tourangeau. Aussi, l’héritage linguistique laissé par cette époque de francisation nordique est toujours présent dans les TNO. Aujourd’hui, il reste quelques groupes d’Autochtones parlant encore le français entre eux, partageant un esprit de groupe linguistique unique de la région.

Les Métis forment la majeure partie de cette communauté, entretenant un français qui leur est particulier, que certains appellent le michif. Bien que ce parler tend à s’éclipser au fil des générations, les Métis les plus âgés l’utilisent encore à l’occasion. On peut reconnaître le français des Métis par son accent prononcé à l’ancienne. Albertine Road, de Fort Providence, se rappelle : « On parlait toute le michif dans ma jeunesse. Je me souviens quand j’était petite, les Sœurs Grises, qui venaient du Québec et de la France, nous disaient de corriger notre français. Il fallait dire Il fait froid dehors et pas Y fait fritte diwors ! Pour elles, c’était trop différent et il fallait apprendre à parler comme elles ! ».

Le français des Métis emprunte au passage des mots de langues autochtones locales, mais aussi des mots importés des langues autochtones de provinces du « Sud ». Par exemple, madame Road se souvient de sa mère lui disant : « Va vouère couquame ! ». Elle s’empresse de souligner que « couquame » signifie « père » en Cri. Or le cri n’est pas la langue des Autochtones de Fort Providence, qui est plutôt l’esclave du Sud. Alors comment expliquer la présence de mots cris dans le français local ?

Roger Mandeville, Métis de Fort Smith, explique : « Beaucoup de familles métisses sont arrivées dans la région après la rébellion de 1885. C’est pas si loin dans le temps ça. La plupart de nos parents ou de nos grands-parents venaient du Manitoba, de la Saskatchewan ou de l’Alberta et ils ont apporté avec eux des mots de cri, qui est une des langues indiennes de ces provinces-là. Moi, mon ancêtre était un des conseillers de Louis Riel…»

Au côté de Métis francophone se trouvent également des Dénés ayant grandi dans les orphelinats catholiques, tenus par les Sœurs Grises et les Pères Oblats. Leur vie quotidienne se déroulait en français, parfois même de façon obligatoire. Si les missionnaires ont adopté les orphelins, ces derniers ont parfois eu du mal à adopter le français. Alex Lafferty résume la situation qui prévalait à Fort Résolution : « Il y avait à Résolution environ 70 enfants et 7 langues parlées. On se divisait en groupes selon notre langue d’origine dès qu’on était sorti de l’école. Juste les Métis se parlaient en français une fois sortis. Moi, j’étais avec les Chips [Chipewyan], les enfants dogribs allaient avec les dogribs. Même chose pour les Slavey du sud, etc, etc… » Certains Dénés ont gardé une dent envers le français, qu’ils ont été incités à utiliser. Ernie Camsell, qui a grandi à Fort Résolution, se souvient de ces longs après-midis à apprendre le français : « Un journal, des journaux, un cheval, des chevaux, accent aigu, accent grave… Hooo ! J’étais tanné avec ça. Mais ils enseignaient ça because it develops your mind, I guess. »

Certains Dénés ont tout de même adopté le français comme langue d’usage, qu’ils ont parfois transmis à leurs propres enfants. Doris T. du Fort Résolution se rappelle : « Je suis probablement la dernière ici à avoir élevé mes enfants en français, jusqu’en 1954. Quand l’école publique est arrivée ici, mes enfants, ils ne compre-naient pas les professeurs. C’est là qu’on s’en mis à élever nos enfants en anglais. » Pierrette D., de Fort Providence, renchérit : « je me souviens que le français était pour moi une langue que j’étais fière de pouvoir parler. Quand l’anglais est arrivé par ici, moi j’étais fâchée d’avoir appris le français pour rien. Un jour, au magasin, ils ont engagé un Écossais qui ne parlait pas français, évidemment. Moi, j’attendais des heures pour qu’il soit remplacé par un Métis parce que je voulais cacher que je ne savais pas parler anglais. »

S’il ne sont plus aujourd’hui que quelques Autochtones à parler encore le français aux T.N.-O., ceux-ci se rencontrent de temps à autre pour parler de leur jeunesse, dans la langue de Molière. Comme le dit monsieur Mandeville: « Dans les Forts, tout le monde se connaît. C’est toute des grandes familles. Quand il y a du monde qui parlent le même langage, c’est normal qu’ils cherchent à se voir de temps en temps. » Ces personnes sont parmi les dernières à entretenir la mémoire du contact fascinant qui s’est produit entre les cultures autochtones et française au cours du 20ième siècle. Leurs souvenirs permettent de prendre conscience de la richesse des liens culturels qui se sont tissés historiquement dans les T.N.-O.

Rien ne saurait mieux conclure cette série de reportages sur le fait français que le commentaire de Tony Withford, Métis nommé président de l’Assemblée Législative territoriale. « Quand j’étais petit, je parlais presque seulement le français. Avec le temps, c’est l’anglais que je parle. Mais, aujourd’hui j’essaye de parler français encore le plus possible. C’est une langue importante dans l’histoire autochtone, surtout pour les Métis. Ça fait partie de notre culture et de notre héritage… »

Deux personnes ayant fourni des informations pour ce reportage ont tenu à rester anonymes. Leur anonymat a été préservé par l’emploi de noms fictifs.