L’art, plus solide que les colonnes du temple

14 janvier 2016
0 Commentaire(s)

 

« Le théâtre comme un coup de poing sur la table! » Ce ne sont pas mes mots. Ils appartiennent à Jean-Marc Dalpé, dramaturge franco-ontarien, trois fois récipiendaire du Prix du Gouverneur-général, auteur convaincu, décidé et créateur.
Oui, le théâtre… Pour se faire entendre, pour crier haut et fort la vie, la sienne ou celle des autres. C’est l’expression d’une existence, d’un mouvement, d’une langue et d’une culture.
Dans notre pays, c’est tout cela. Ailleurs, pas toujours, on le sait bien. Que des gouvernements musèlent des artistes ne fait que confirmer la force de l’art, une force tout aussi convaincante et expressive que les discours des plus puissants orateurs. Elle fait évoluer la société, naitre de nouvelles idées, et révèle la profondeur de l’âme humaine.
Les arts de la scène ont des lieux de rencontre en notre pays. Contact Ontarois en Ontario commence l’année dans le froid de janvier. La Francofête en Acadie la conclut à l’automne.
Textes et musique de l’Ouest, de l’Ontario, du Québec et des Maritimes y convergent à la recherche de diffuseurs de spectacles, dans l’espoir de percer le silence. C’est ainsi que l’art francophone, signe distinctif de notre pays frileusement collé à son puissant voisin, se manifeste dans sa grandeur… Oui, dans sa grandeur! La scène francophone canadienne est bien vivante, vaste et diversifiée.
Hélas, l’art ne paie pas toujours. On aime bien parler de l’industrie culturelle, comme si l’expression humaine n’avait de valeur que dans la brique et le mortier qu’elle empile. Bien sûr, aucune civilisation ne peut se passer d’un toit, de routes, d’agriculture, bref de tout ce qui assure la survie de l’espèce. Mais la vie est plus vaste que cela. L’esprit rêve et pense, il se questionne, l’âme s’émeut devant la beauté ou la laideur, parfois elle se trouble ou s’exalte.
Une société n’est complète que si elle fait place à toutes les dimensions de l’être. Mais comment le faire? Certainement pas en faisant de l’art une donnée purement économique. Les États-Unis tentent souvent d’en convaincre le monde entier quand il y a négociations commerciales multilatérales. Le Canada et la France de leur côté défendent « l’exception culturelle ». En clair, cela signifie que l’on permette aux gouvernements de soutenir le secteur culturel plutôt que de l’exposer à la seule loi du profit.
On imagine aisément l’effet funeste dont souffrirait la culture francophone si on exigeait de toute création artistique qu’elle mette des sous dans la tirelire.
Les grands rassemblements, comme Contact Ontarois et la Francofête, montrent le riche ferment créateur qu’est la francophonie canadienne. Mais il faut également un sol fertile. Or, ce dernier dépend en partie de l’État.
Le Canada est une mosaïque. Non seulement est-il officiellement bilingue, plusieurs cultures s’y expriment dans l’une ou l’autre des deux langues officielles. Mais tenons-nous en à la langue française. Chaque région francophone du pays a sa propre teinte artistique. Entre La Sagouine d’Antonine Maillet et Le chien de Jean-Marc Dalpé, s’épanouit un éventail de contrastes et de nuances, peints par des francophones de toute provenance.
Cela vaut bien les réalisations matérielles dont on est capables.
Ma compagne de vie m’a dégoté un superbe bouquin récemment… Les plus beaux textes de la littérature classique, de Sumer à Proust. J’y ai lu un extrait de L’épopée de Gilgamesh. Il cherche l’immortalité, il apprend la sagesse.
C’est vieux, très vieux…2000 avant J.-C. Les Sumériens qui l’ont écrit, avaient aussi bâti temples et palais. De leurs briques et mortier, le temps en a fait son affaire, mais leur parole n’est pas morte. Elle résonne encore, plus vivace que la plus solide des pierres qu’ils avaient posées.
L’expression artistique traverse les âges en portant souvent un message qui résiste à l’épreuve du temps. Le Canada doit soutenir la sienne, en n’oubliant personne, pour léguer un patrimoine à son image.