Enseignement du français : L'accès est interdit aux Métis ténois

06 novembre 2014
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« Les Métis ont le droit d'aller à l'école francophone s'ils le souhaitent » — Bill Enge
 

La lecture que fait le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest de l'article 23 de la Charte des droits et libertés empêche l'accès à l'école francophone pour les Métis ténois, même s'ils revendiquent leur héritage français.
À Hay River, le fils de Franziska Ulbricht fait partie de ceux-ci. Le ministère de l'Éducation, de la Culture et de la Formation (MÉCF) lui a refusé en septembre dernier l'accès à la maternelle de l'école Boréale de Hay River, même s'il avait précédemment fréquenté les programmes préscolaires pour les trois et quatre ans de cet établissement. Bien que le fils de Franziska soit né en Allemagne, son père est métis, mais la transmission du français dans la famille s'est arrêtée il y a deux générations. À l'école de Saskatchewan où la grand-mère de l'enfant a fait ses classes, affirme Franziska Ulbricht, on lui interdisait de parler français.
C'est pour que son fils puisse retrouver une partie de ses racines que Franziska Ulbricht désirait qu'il fréquente l'école Boréale. Elle invoque aussi d'autres raisons. « C'est une très bonne école, affirme-t-elle, avec une très bonne équipe d’enseignants en qui j'ai confiance. Mon fils apprend déjà l'allemand et l'anglais à la maison et je suis certaine que la présence du français à l'école, non seulement la langue, mais aussi la culture, créée un environnement de diversité qui est favorable au développement du cerveau. »
Franziska Ulbricht n'avait pas de papiers prouvant l'ascendance métisse de son enfant, mais a fait parvenir toutes les informations qu'elle possédait au MÉCF. « La fonctionnaire du ministère m'a dit qu'elle n'avait pas reçu ces informations, de dire Franziska Ulbricht, mais que ça n'aurait pas fait de différence parce que l'ascendance métisse était trop éloignée pour que mon enfant soit considéré comme un ayant droit. »
Le MÉCF n'a pas fait suite à la demande de L'Aquilon de parler avec cette fonctionnaire.

Retour aux sources
Selon le recensement 2011 de Statistique Canada, parmi tous les provinces et territoires canadiens, c'est aux TNO que les Métis constituent le plus haut pourcentage de la population. Or, d'après le directeur de l'école Boréale, Stéphane Millette, et le président du Conseil métis du Slave Nord, Bill Enge, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir renouer avec leurs racines francophones. Louise Gordie, de la Fédération métisse du Manitoba, constate un intérêt croissant pour l'ensemble des langues michifs. La gestionnaire des communications de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF) affirme que c'est en Ontario que ce retour aux sources est le plus favorisé. « On a mis en place des mesures pour réduire l'écart entre les notes des élèves autochtones et celui des autres élèves, résume-t-elle, et prévenir leur décrochage. Dans ce cadre, des mesures favorisent l'accès des Métis aux écoles francophones, [et] avaient fourni beaucoup de ressources et de programmes. »
Les Métis et les descendants des familles francophones arrivées aux TNO dans les années 50 ou 60 forment plus de la moitié de la population de l'école Boréale, selon Stéphane Millette. Toutefois, la plupart y sont entrés avant que la Commission scolaire francophone des TNO (CSFTNO) ne perde son droit de gestion des admissions, en 2008. « La politique d'admission de la Commission, explique le directeur de Boréale, va au-delà de l'article 23 : on accepte par exemple ceux qui sont d'héritage francophone, ceux qui auraient fréquenté une école d'immersion. »
Cette politique épouse la notion de justice réparatrice contenue selon certains dans l'article 23, et qui, selon Valérie Morand, sera au cœur du procès en Cour suprême du Canada opposant le gouvernement du Yukon à sa commission scolaire francophone. Pour remédier au cas des générations perdues, ajoute-t-elle, on permet en Nouvelle-Écosse à un jeune d'aller à l'école francophone si ses grands-parents parlaient français, même si ses parents, eux, ont perdu la langue.

Une autre lecture
Mais la lecture que fait le gouvernement de l'article 23 est beaucoup plus stricte. Combien de citoyens d'origine métisse en sont exclus? Aucun chiffre n'est disponible pour l'instant. Le ministère de l'Éducation, de la Culture et de la Formation des TNO refuse même de dévoiler à combien d'élèves il a interdit l'accès aux écoles francophones, et combien de cas ont été portés en appel. La porte-parole du ministère allègue que cette information briguerait le droit des familles à la confidentialité.
Selon Stéphane Millette, plusieurs des admissions aux écoles francophones refusées par le MÉCF concernaient des Métis. Dans deux cas, ces personnes auraient fait par elle-même appel de la décision, avec succès.
Le député de Hay River, Robert Bouchard, connait dans sa circonscription « deux ou trois familles métisses » touchées par le refus du gouvernement de les admettre à l'école Boréale. L'une d'entre elles, comme Franziska Ulbricht, a demandé son aide. « Au ministère de l'Éducation, rappelle-t-il, on m'a dit qu'on avait besoin de plus de preuves de l'héritage francophone de ces personnes pour qu'elles soient admises à Boréale. » L'information est contradictoire.
Une pétition en anglais est en ligne sur le site de l'Assemblée législative des TNO réclamant la fin des restrictions sur l'admission à l'école Boréale.

Une langue à reconquérir
« Le français était la première langue des Métis, rappelle le président du Conseil métis du Slave Nord, Bill Enge. Mais beaucoup l'ont perdu. La langue maternelle de ma mère était le français. Mais à l'école de jour et puis au pensionnat, on lui a interdit de le parler. » Aujourd'hui, Bill Enge a quelques neveux et nièces qui fréquentent une école d'immersion de Yellowknife. « Ils semblent satisfaits de cet arrangement, résume Bill Enge. Je n'ai jamais eu de plaintes de mes membres concernant le déni d'apprendre le français. Je n'étais pas conscient que le droit d'aller à l'école française avait été enlevé et placé dans les mains du ministère de l'Éducation sur une base discrétionnaire. Je crois que les Métis devraient avoir le droit d'aller à l'école francophone s'ils le souhaitent. C'est une bataille juridique que les Métis devront peut-être mener. »
Franziska Ulbricht attend la décision de la Cour d'appel des TNO en espérant que celle-ci lui permette d'envoyer son fils à l'école francophone.