Chronique littéraire : Je(ux) sous le signe du cancer

12 novembre 2015
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S’il est quelque chose d’original au texte d’Alain Doom, c’est d’abord et paradoxalement ce qui se situe hors le texte. Ce n’est pas un secret – Joël Beddows, metteur en scène de la pièce, le rappelle notamment en postface : la pièce, bien que n’en portant pas l’étiquette, est fortement autofictive. De l’Alain Doom comédien à l’Alain Doom être de chair dont l’expérience d’un cancer est à l’origine du projet, se joue quelque chose qui tient au mystère de la création, ici « mis en scène ». L’auteur n’hésite pas à écrire en entame : « Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que volontaire ou dépendante de ma volonté ». Tous les personnages présentés dans ce que Doom décrit comme un « monologue polyphonique » servent toutefois moins à présenter diverses « voix » qu’à situer les balises d’une altérité au final jamais très loin d’Alain Doom. Aussi s’agit-il d’autofiction dans la mesure où « je », comme l’écrit Rimbaud, « est un autre ».
Par deux fois, Doom rappelle que la maison de Sudbury est située rue Desbiens. Or, il s’agit vraisemblablement moins d’un lieu que d’une esthétique : des réminiscences de Patrice Desbiens traversent en effet toute la pièce. On y trouve la même matérialité des images, comme si une image concrète était plus vraie, et plus apte à faire partie de la vie. Malheureusement, pour peu qu’elle soit tangible, l’image n’échappe pas à l’écueil du genre : le lieu commun, qui apparaît au moins aussi souvent que la rue Desbiens.
Il y a cependant une vraie originalité, à mon sens, dans la manière dont les procédés théâtraux viennent appuyer l’expression poétique. L’approche de la mort, qu’induit le neurinome, crée une sorte de compression du temps, la maladie et l’enfance venant se côtoyer, et s’aider réciproquement. Le narrateur Alain Doom présentant son texte, dont on comprend qu’il s’agit de la présente pièce, à un ami, celui-ci propose qu’elle soit plus proche de la poésie que du théâtre. Les deux s’y confondent en effet. On pourrait en dire : c’est un texte de théâtre poétique. La fragmentation théâtrale en fenêtres de temps recoupe cette idée poétique du moment qu’il faut saisir, et saisir, a fortiori, à cause de la mort.
La maladie, oserions-nous dire, est un idéal poétique pour Doom. Elle est ce rappel de la mort qui, en quelque sorte, est nécessaire pour vivre la poésie. L’opération au cerveau finit toutefois par lui prendre une oreille. On pensera à Van Gogh. La création, il est vrai, coupe du monde.
La création et le poétique sont-ils compatibles ? Que veut dire « je » ? Autant de questions autrement riches dont le temps nous dira si elles en feront un classique du théâtre franco-ontarien.

Alain Doom, Un Neurinome sur une balançoire, Théâtre, Sudbury, Prise de Parole, 2015, 73 pages, 13,95 $, numérique 9,99$. Note : quatre étoiles sur cinq.