Alors que les dernières semaines apportaient un certain malaise, une
certaine inquiétude, pour ne pas dire une certaine angoisse, l'hiver vient
faire fondre tout ça.
Quand les jours se mettent à raccourcir à vue d'oeil, que le soleil ne se
pointe plus le bout du nez quand on part travailler et qu'en plus, la
nature est grise, triste, dénudée, on se prend à rêver de neige. Cette
grande couverture blanche viendrait égayer cette nostalgique vision. Et on
rêve, jusqu'au matin où la magie s'opère, comme tous les ans depuis tant et
tant de temps. La belle neige blanche est là. Et le plaisir ne se résume
pas uniquement à l'oeil. En effet, tous les sens sont touchés, enfin
presque. Pendant que l'oeil se réjouit, l'oreille se délecte des sons
atténués par cette grande insonorisatrice qui fait son oeuvre. Le visage et
les mains caressées par la douce brise n'en finissent pas de sentir le
petit picotement plutôt jouissif (comme dirait Jacques Languirand). L'air
sent bon. Les odeurs persistantes et nauséabondes se perdent dans la
fraîcheur de l'air. J'imagine que tout comme moi, une fois de temps en
temps, vous ouvrez la bouche pour avaler un gros flocon si bien campé qui
vient se percher sur le coin de vos lèvres. Hop! Avalé le flocon! Et c'est
bon. On en reprendrait...et on en reprend. Nous voilà bien partis. Si tout
l'hiver, il faisait aussi doux que les journées où il neige, ce serait le
bonheur. On en voudrait à longueur d'année, ou presque. Mais l'hiver, ce
grand tyran, ne se contente pas de nous envoyer que de la neige. Il nous
envoie bien d'autres choses, pas toujours évidentes à prendre. Aussitôt la
neige bien étendue, l'hiver se pointe, avec ses grosses bottes, Gros Jean
comme devant, et il nous assène le reste de son cortège dont on se
passerait bien : grands froids, noirceur, trottoirs et rues verglacés,
vents à écorner les boeufs et ... et étuquer (oui, c'est un mot inventé
qui signifie enlever les tuques!) les pauvres piétons qui se battent pour
mettre un pied devant l'autre. Parlons-en des piétons. Ils ont la vie dure,
les pauvres! J'en suis une, je sais de quoi je parle! Ils faut les voir
avancer comme des pingouins, les pattes de travers, les petits pas saccadés
et maladroits qui tentent de s'accrocher à un sol plutôt rébarbatif, pour
ne pas dire complètement réfractaire. Chaque pas est une victoire contre
les éléments hostiles. Chaque arrivée au travail est un combat remporté sur
une guerre qui va durer quelques mois. Le pauvre piéton est exténuée, et la
journée ne fait que débuter. À quelques reprises, au cours de la journée,
il devra reprendre le bouclier et se battre à nouveau, jusqu'au dernier
combat quotidien, alors qu'il vient de peiner toute la journée pour gagner
sa pitance. Pauvre, pauvre piéton!
N'allez surtout pas croire que l'automobiliste est en reste, qu'il est
épargné. Il aura lui aussi à livrer des combats quotidiens. Ses adversaires
sont plus sournois; souvent ils sont déguisés...en autres automobilistes.
En effet, fiers de leurs grosses minounes, de leurs gros quatre roues
motrices ou fiers de rien, mais frustrés, des automobilistes, déguisés en
automobilistes, d'ailleurs, (d'où le danger qu'ils représentent) se
précipitent à l'assaut des rues enneigées, glacées, sablées, et que sais-je
encore? Ils piaffent d'impatience face aux pauvres piétons, qui, bien
innocemment, poursuivent leur combat, sans se prendre compte qu'une autre
menace rôde. Sur les coins de rues, les automobilistes s'aiguisent les
dents, se curent le nez et liment leurs chassures sur des pédales de freins
qui n'obéissent plus à leur maître. Les voitures ont pris le contrôle du
champ de bataille. Les conducteurs ne réussissent plus à mater leur cheval
fougueux. C'est la mêlée totale. La rue et le trottoir deviennent un champ
de bataille on ne peut plus chaotique. Les automobilistes jurent contre les
piétons qui prennent un temps fou à traverser, en raison de la glace; les
pauvres piétons pestent contre les automobilistes qui foncent sur eux sans
contrôle de leur char de guerre. C'est la folie. Quel confort que de
s'asseoir en sécurité derrière un écran cathodique plutôt rassurant et
pépère après ces durs débuts de journée. La trève s'installe pour quelques
heures. Mais ce n'est que partie remise. Les combattants fourbissent leurs
armes. Tantôt, tout à l'heure, un peu plus tard, il faudra reprendre du
service.
Franchement, elle exagère, vous dites-vous? C'est aussi ce que je me dis.
J'aime l'hiver. Mail il comporte tout de même des impondérables avec
lesquels ils faut composer. Ce que je suis en train de faire au moment
même. Je compose. Là-dessus, je vais aller déneiger ma voiture et jeter un
coup d'oeil sur l'état des choses. Bon hiver!
genevharvey@yahoo.com