Visages de la francophonie : De La Source au 62e parallèle

14 mai 2015
0 Commentaire(s)
Photo (Denis Lord)

Photo (Denis Lord)

- Aujourd'hui, ça prend des permis pour tout! René Triadou

Il a quitté le sud de la France voilà plus de 60 ans, mais son accent, lui, ne l'a pas quitté : M. René Triadou, charpentier, Yellowknifien depuis 1968.
Arrivé à Montréal en 1967 pour l'Expo universelle, René Triadou débarque aux Territoires du Nord-Ouest l'année suivante, après de brefs passages au Manitoba et en Colombie-Britannique. Il y vient pour travailler à la mine d'or Discovery, qui fermera environ un an plus tard. On y trouvait trois groupes linguistiques principaux, se rappelle René Triadou, les Allemands, les Français (Belges, Acadiens et autres) et les Anglais. Ils s'entendaient bien. « Il y avait peu de Métis, ajoute M. Triadou. La compagnie de voulait pas de natives, c'était une seconde classe. Mais il y avait Stanley Mercredi, un prospecteur. » Les habitations de la mine étaient munies d'une vaste bibliothèque, comprenant nombre de livres en français. À la fermeture de la mine, ceux-ci devaient être donnés à l'hôpital Stanton, mais lors d'un passage à celui-ci, René Triadou, qui a appris à lire et écrire sur le tard, mais n'en est pas moins un fervent bibliophile, n'en trouve aucune trace.

Travaux
On s'en doute, fin des années 60, les Territoires du Nord-Ouest et Yellowknife sont aux prémisses de ce qu'ils sont aujourd'hui. Si Yellowknife est devenu la capitale en 1967, Fort Smith était un important chef-lieu. « On y parlait français, de dire René Triadou, mais le commissaire de l'époque, Stuart M. Hodgson, n'aimait pas les Francophones. »
« Quand je suis arrivé, témoigne le charpentier, on construisait le Lam Building, le premier building de Yellowknife. Il n'y avait pas de route, on prenait l'avion. Les rues étaient toutes en poussière, sans asphalte. Où est aujourd'hui la prison, c'était des vaches. Ils ont commencé à la construire et ont mis l'électricité, et une nuit d'hiver, ils ont laissé la lumière allumée. Une femme qui était tombée en panne a voulu s'y réfugier. Elle est morte. Ça m'a été raconté par le père Duchaussois. Il y avait déjà un mort avant qu'ils n'ouvrent la prison. »

Algérie, Paris...
Bien malin qui aurait pu prédire que les aventures de René Triadou le conduiraient un jour au 62e parallèle. Le monsieur est natif de La Source, en Aveyron (Midi-Pyrénées), dont il dit qu'il fut le premier village électrifié de France.
En 1954, il s'embarque pour l'Algérie, où il fait son service militaire comme charpentier. Mais son métier n'est pas une excuse pour faire l'économie de la drille, 50 kilomètres par jour sous le soleil, avec le sac à dos et le mousquet. « Mais je n'ai jamais eu de balles, rigole René! rajoutant plus loin, sans élaborer, que l'armée, c'était des imbéciles. » On comprend de cette période, et d'autres, qu'il a connu la faim.
La maladie abrège le séjour algérien de René Triadou. Il monte à Paris, où il exerce divers métiers, travaillant entre autres dans le transport. « J'y avais un peu de famille, confesse-t-il, mais je ne les fréquentais pas beaucoup. Mais il y avait beaucoup d'Auvergnats qui travaillaient dans le secteur des restaurants et des bars. »
En 1967, il vend son camion et traverse l'Atlantique. « J'étais libre de faire ce que je voulais, rien ne me retenait, dit-il. J'avais des adresses de Français à Montréal. Je suis resté avec des Bretons qui possédaient un hôtel-restaurant. »

Aujourd'hui
Aujourd'hui âgé de 80 ans, Monsieur Triadou demeure toujours dans la maison qu'il a achetée à l'extérieur de Yellowknife, maison au statut juridique incertain. « Je suis un proprio ou pas un proprio? s'interroge-t-il, commentant ses démêlés avec le gouvernement. Y en a marre! »
Le charpentier exprime une opinion radicale sur l'honnêteté de divers paliers de gouvernement et sociétés. Il vilipende la prolifération de la bureaucratie et des avocats. « Maintenant, ça prend des permis pour tout, s'insurge-t-il. Il n'y a pas si longtemps, tout le monde avait son fusil à la fenêtre arrière de son camion. » Il se rappelle une époque où l'essence venait de Norman Wells, où on pouvait acheter aux réservoirs de Yellowknife la quantité d'essence ou de corégone qu'on voulait.
M. Triadou se promène encore dans sa camionnette, dont il a construit la benne arrière, et qui est équipée d'un ingénieux système de tablettes et d'un lit commode.
Il n'est jamais retourné en France.