Le choix et l’inéluctable : Chronique des pergélisols aux TNO : Chronique polaire arctique de l’inéluctable

04 décembre 2014
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« Can I talk to you?» De la part de Darryl, le retour à l’anglais soulignait l’urgence du ton. Je le suivis à l’excavatrice qu’il maniait depuis le matin pour constater le spectacle irréel de cet ancien militaire de carrière maintenant descendu sur l’espace d’une dizaine de pouces qu’il venait de creuser sur une étendue vaste comme un îlot résidentiel où nous recevions, la veille, l’autorisation de couler quatorze mille litres de béton en plaques sur trente-cinq mètres.

La description est correcte visuellement, mais inexacte. Le sol en fait s’éloignait tout autant de ses semelles sous son poids qu’il ne s’élevait, lui, de ce sol à chaque bond. Sur la surface blond-brunâtre, une eau suintait en flaques chocolat-caramel pour se réabsorber entre les rebonds dans cette matière organique complexe, homogène et structurelle – cependant au-delà de nos capacités techniques à en traiter.

Chaque site a ses manifestations uniques et atypiques de ce substrat en transition. Où nous parlions d’horizon, il nous faudrait presque parler maintenant d’humeurs là où le sol jusqu’alors gelé se réchauffe. À Fort Simpson, il y a à peine trois ans, nous anticipions difficilement l’effet combiné d’une zone fluviale et du pergélisol sur la grande majorité du centre-ville, où sur quatre acres nous planifions laboratoires, entrepôts, caserne et bureaux. À Iqaluit, ce sont nos collègues dont le projet de détachement de gendarmerie s’enfonce à peine construit.

Des fondations déjà sont en intime interface avec ce matériau changeant : les vôtres. Directement, si vous occupez un site affecté, et indirectement, par les coûts, les interruptions de services ou les déplacements massifs de personnes et d’infrastructures qui touchent notre région, même si vous êtes de ceux qui s’endorment paisiblement tous les soirs sur un solide affleurement rocheux du Bouclier canadien.

Du plus grand Nord, le long du surréalisme qu’est le littoral arctique où de grandes vagues gelées prennent un mois à déferler du fond des baies sur les plages, jusqu’ici, les sols figés depuis 85 000 ans dans leur glace vont passer, en quelques années de dégel et de regel, de l’état solide à l’état visqueux et vont prendre des centaines d’années à se stabiliser. C’est un phénomène pédologique, chimique, climatique, géographique, géomorphologique et architectonique à grande échelle. Aux aurores de ce millénaire naissant, rien sur notre planète ne s’y apparente ou ne nous y prépare. On pense à Titan, lune de Saturne, et ses océans de méthane liquide.

Inutile de le préciser : il nous a fallu fermer ce chantier que nous espérions conclure un long weekend d’été, pour réviser les plans, conceptualiser de nouveaux arrangements et devoir attendre la veille des premières neiges d’octobre pour enfin l’ouvrir au public.

Aurions-nous dû procéder à des tests préalables? Bien sûr. Et nous l’avions recommandé. Mais notre client, en chantiers permanents sur ses actifs immobiliers, ne pouvait imaginer combien ses terrains se transformaient, avant de se plier à l’alarmisme automatique d’un rapport technique. Et à juste titre : le coût de l’information ne pouvait justifier celui de l’inaction. Ce sont là les frais de l’inéluctable.

L’Aquilon m’a proposé d’animer la chronique de cette évolution pour ses lecteurs. Et dans ce paysage changeant de l’architecture et de l’urbanisme étudier, écouter, enquêter, rapporter et commenter faits et opinions qui nous concernent. En journaliste, je vais pouvoir croiser les impasses politiques et professionnelles dans mon univers entre ce qu’étudient les uns et ce que font les autres dans l’absence de choix, quand le climat prend forme pour la pétrir sous nos pieds.

Jean-Michel Besquet travaille comme architecte-urbaniste dans l’Arctique et l’Ouest du Canada depuis 1991 à Whitehorse, Yellowknife et Iqaluit en tant que directeur municipal et chargé de projets, dans les secteurs privé et public.