Timekeeper : Les TNO recréés sur la Côte-Nord

09 juillet 2009
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L’absence de soutien à l’industrie cinématographique a forcé Louis Bélanger à filmer l’histoire de Pine Point… au Québec.

 Le cinéaste québécois Louis Bélanger aurait bien aimé tourner son premier long-métrage en langue anglaise aux Territoires du Nord-Ouest. Mais il a finalement choisi de rester dans la Belle province.

« Longtemps, on a envisagé d’aller tourner l’histoire dans les Territoires du Nord-Ouest, affirme le réalisateur de Post-mortem et Gaz Bar Blues. Mais c’était trop dispendieux pour nous. Donc j’ai trouvé un endroit dans le nord du Québec où la végétation peut ressembler à ce que vous avez dans les Territoires du Nord-Ouest. »

Timekeeper, dont la sortie en salle est prévue pour le 21 août, a été filmé dans le parc provincial de Port Cartier, sur la Côte-Nord, au Québec. Le long-métrage, adapté du roman de Trevor Fergusson, raconte une histoire bien de chez nous. L’action du film, qui met notamment en vedette Roy Dupuis, se déroule aux abords du Grand lac des Esclaves, en 1964, alors que s’achève la construction du chemin de fer de la défunte mine Pine Point.

« Moi je suis allé plusieurs fois aux Territoires du Nord-Ouest. Je suis allé avec l’auteur pour aller voir à quoi ressemblaient les lieux », raconte Louis Bélanger. Mais les impératifs financiers auront finalement eu raison de l’option d’un tournage en sol ténois.

Les TNO sont la seule juridiction canadienne à n’offrir aucun programme de crédit d’impôts aux équipes de production qui choisissent de tourner ici. Pas très invitant. « Je sais qu’il n’y avait pas de mesures incitatives aux Territoires du Nord-Ouest pour amener une équipe de tournage là-bas », explique le récipiendaire de cinq prix Jutra.

« Dans les structures financières, il y a toujours des histoires de crédits d’impôt, des affaires comme ça, poursuit celui qui précise ne pas s’occuper du volet financier de ses projets. Mais il n’y avait pas de telles choses aux Territoires du Nord-Ouest. Alors les producteurs ont dit ‘hum, ça va nous coûter très cher d’aller là-bas’. Il y avait des gens en Alberta qui nous courtisaient pour qu’on aille tourner chez eux, mais finalement c’était plus simple de faire ça au Québec. Et la végétation était plus ressemblante aussi. »

Selon le réalisateur, les arbres couverts de lichen du parc de Port-Cartier rappellent ceux que l’on retrouve près des chutes Alexandra, près de Hay River. Et pour ce qui est du Grand lac des Esclaves, on s’est servi du golfe du St-Laurent pour le simuler. « Tout l’art du cinéma est un art de maquillage, confie le réalisateur. C’est l’art de recréer des lieux, des ambiances. »

Même les maringouins étaient au rendez-vous pour offrir à l’équipe de tournage une vraie fausse expérience nordique. « Ce n'est pas tout le monde qui trouve ça aussi facile, rigole Louis Bélanger. Moi j’aime ça. Je vais à la chasse, je vais beaucoup à la pêche, j’ai un chalet dans le bois. J’adore ça être dans le bois. Mais j’ai compris après trois semaines, que ce n’était pas tout le monde dans l’équipe qui trippe comme moi. Il y a effectivement beaucoup de mouches et d’humidité. »

 

Manque de vision

Pour la documentariste de Yellowknife France Benoît (Un gazoduc au cœur d’un peuple, La boîte d’Alicia), cette histoire illustre bien le manque de vision du gouvernement territorial quant au soutien du septième art. « Ils ne comprennent vraiment pas les besoins de notre industrie », soupire-t-elle.

Elle-même a dû se résigner à réaliser la post-production de son plus récent film au Manitoba pour des motifs financiers. « Ça coûtait moins cher d’embaucher des gens du Manitoba. Si j’avais pu, j’aurais fait le montage ici. On a le talent. » Mais sans crédits d’impôt, ses producteurs ont jugé plus abordable de lui payer un billet d’avion pour Winnipeg.

Il y a quelques semaines, France Benoît a écrit au ministre de l’Industrie, Bob McLeod, pour l’encourager à réaliser une étude de faisabilité pour le développement d’une industrie du film aux Territoires du Nord-Ouest. Le ministre lui a répondu personnellement pour lui expliquer qu’en période de récession, il n’y avait pas d’argent pour ce genre de frivolités.

« Le ministère a examiné la possibilité de développer des programmes incitatifs pour l’industrie cinématographique dans le passé, répond Bob McLeod dans une lettre que France Benoît a bien voulu partager avec les lecteurs de L’Aquilon. Cependant, étant donné nos ressources limitées et les demandes importantes dans chaque secteur et chaque collectivité, notre emphase demeure ciblée sur les secteurs d’activité qui contribuent à la création d’emplois durables. »

Pour le ministre de l’Industrie, le cinéma « ne présente que des bénéfices à court terme ».

Pour France Benoît, le plus malheureux dans tout cela, c’est que les artistes d’ici n’arrivent pas à faire rayonner notre culture. « C’est triste parce qu’on perd notre voix, notre façon unique de raconter nos histoires », dit-elle.

« On fait avec nos histoires exactement ce qu’on fait avec nos ressources naturelles: on les fait exploiter par des compagnies étrangères et après on les envoie dans le Sud pour qu’elles profitent à tout le monde sauf à nous. »

 

Pas de diffusion locale

Timekeeper de Louis Bélanger a déjà été présenté dans le circuit des festivals de films à Brooklyn et à Shanghai et tente de se faire une niche sur le marché du cinéma international. Au Canada, la sortie est prévue d’un océan à l’autre le 21 août, mais il semble peu probable que les cinéphiles des TNO pourront le voir en salle.

Paul Rotz des Films Séville, responsable de la distribution du long-métrage au Canada, indique que les deux seules villes canadiennes envisagées jusqu’à présent pour « la région de l’Ouest » sont Calgary et Vancouver. Si le film fait son chemin jusqu’à Yellowknife ou Hay River, ce ne sera pas avant la fin septembre. Mais pour l’instant, rien n’est prévu pour une diffusion locale.

De son côté, le gérant du cinéma Capitol de Yellowknife affirme ne jamais avoir entendu parler de Timekeeper et estime qu’il est « très improbable » que l’unique salle de cinéma de la capitale ténoise tente d’acquérir les droits de projection. « Nous ne présentons que des films hollywoodiens », soutient-il.

Mais, si on invitait Louis Bélanger pour une projection spéciale, ce dernier pourrait fort bien se laisser tenter surtout si l’offre vient avec une partie de pêche.

« Moi, j’aime toujours ça y retourner, dit-il, Je suis allé comme cinq fois à Yellowknife. J’aime bien ça. C’est un coin du Canada que j’adore parce c’est ma-gni-fique! Je me rappelle, je devais avoir quinze ans la première fois que je suis allé pêcher sur le Grand lac des Esclaves. J’avais trouvé ça à couper le souffle. Même pendant que j’étais là-bas, en repérage, la première affaire que j’avais faite c’était d’aller me chercher un permis de pêche pour aller pêcher dans toutes les rivières que je pouvais trouver. J’adore ça. C’est un super beau coin de pays. »

À bon entendeur…